Enseignements et études

Lag Baomer à Tsfat – billet du Grand Rabbin de France paru dans le journal Actualité Juive du 3 mai 2012

Lag Baomer à Tsfat

Nous montons de Tibériade à Tsfat. La ville, qui domine de très haut les collines des bords du lac, brille sur la montagne comme un nuage doré. La route sinueuse révèle de grands paysages bleus.

A Tsfat, les oliviers sont tordus et les pierres usées, comme à Jérusalem. C’est une ville de détours. Dans les ruelles obscures, dans les synagogues cachées, le peuple, demeuré sur sa terre ou revenu après quelques siècles d’exil, a continué sa méditation silencieuse sur le Livre.

« Qui donc vous apprendra le silence, la seule sagesse qui convienne ? » (Job XIII, 2, 5). Et Maïmonide a écrit : « Il n’y a de véritable prière que par le silence ». Les mystiques de Tsfat, inspirés en cela de rabbi Moché Cordovero, ont fait de la nuit de Lag baomer leur salut dans le silence. Ils ont ainsi préparé la rédemption messianique dans la joie du silence.

Ville, derrière ses murs de pierre sèche, de la réflexion sur la Loi. Ville de l’esprit retrouvé. Ville des montagnes solitaires et des cyprès, tournée, comme une proue, vers le large. Tsfat est au milieu des oliviers et l’huile coule des pressoirs. Le rêve est nourriture aussi.

Tsfat, la « guetteuse » accueille dans son air pur et frais les docteurs de la Loi chassés d’Espagne au XVe siècle. Les rabbins s’y abîment dans la profondeur du Zohar. C’est la capitale de la Kabbale. Rabbi Moché Cordovero et Yitzhak Luria, le Ari, y passent au XVIe siècle une vie d’étude et de prière, près de la tombe de rabbi Chimon bar Yochaï. On y verra plus tard rabbi Moché Haïm Luzzato, venu de Padoue un soir de Lag baomer, au XVIIIe siècle, et qui meurt de la peste à Tibériade. Bien d’autres encore dont nous ne connaissons ni les noms ni la pensée.

Ainsi se rencontrent dans les rues aveugles de Tsfat les fantômes des maîtres, des rabbins méditatifs qui ont trouvé dans le nid d’aigle le lieu de pureté, où sont remises en honneur la vie intérieure et la connaissance mystique où germera le hassidisme.

Nous allons de synagogue en synagogue, toutes simples et pauvres, n’ayant pour ornements que de très naïves peintures aux couleurs passées, pour parfum que celui de la sainteté et de la solitude qui y régneront à jamais ; de synagogue en synagogue jusqu’au cimetière où reposent rabbi Yoseph Caro, Yitzhak Luria, Moché Cordovero et bien d’autres. Tombes sans noms. Poussière sans histoire. Modestie, dans la mort, des saints, interrogateurs de D-ieu.

C’est tout près, à Méron, qu’au soir du Lag baomer la foule des pèlerins, porteurs de torches, se rue sur la tombe de rabbi Chimon bar Yochaï, l’auteur du Zohar. Une tradition populaire veut que le Messie vienne un jour s’asseoir ici sur un rocher que l’on appelle son trône. Il soufflera dans le chofar pour annoncer la rédemption du monde.

Tsfat « guettera » toujours, accueillera toujours. C’est la ville du recueillement. Mais c’est aussi la ville de la diversité, de la richesse du royaume de D-ieu. Les sectes qui ont eu ici leurs représentants, n’ont pas ruiné l’unité de la foi. Elles ont jeté vers le monde des semeurs de vie profonde.

Caftans et fourrures à Tsfat nous apprennent que les Sefardimn’ont pas été les seuls à trouver ce refuge.

On pense, on rêve, on attend à Tsfat. Les montagnes proches sont ce soir d’un violet rougeâtre, lilas ; des plus lointaines. Le mont Hermon, là-bas, est blanc au-dessus d’un champ vert et jaune. C’est le printemps.

Une vieille rue tortueuse, aux escaliers et aux balcons sans soutiens mène à la porte bleue du ciel.

Tsfat a eu ses docteurs, ses saints, ses visionnaires, ses poètes, ses artistes. La foi n’a pas été seule à y gagner. Le sionisme y trouve un exemple et un encouragement. Les amoureux de l’esprit, les héros de l’espoir, du sacrifice, du martyre ont été aussi les amoureux de la terre, inséparable du peuple, inséparable de D-ieu. Le Ari voyait dans la terre de Tsfat un recueil des souvenirs et des traditions, le lieu sacré de l’avènement du Messie et de la rédemption à Lag baomer. Cette inspiration a été aussi celle de rabbi Shlomo Molkho et Yoseph Caro. C’est sur la terre d’Israël que celui-ci a accompli une œuvre qui devait aider les juifs de la Diaspora à se protéger de toute contamination et à se conserver intacts.

Nous nous éloignons de Tsfat. L’ombre des oliviers est légère et mêlée de lumière. Qu’il fait bon marcher dans cette fraicheur ensoleillée, un matin de printemps. Nous nous retournons pour revoir le grand paysage, suave et sauvage, de la ville pieuse. Au bas de la colline, les oliviers sont en rangées régulières, sur le fond rouge de la terre. L’imagination vole, avec la lumière, vers les montagnes de l’éternelle nostalgie.

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