Le terme «homoparentalité» a-t-il un sens? par le Grand Rabbin de France Gilles Bernheim
Dans un arrêt du 24 février 2006, la Cour de cassation avait autorisé pour la première fois un couple de femmes homosexuelles à exercer en commun l’autorité parentale sur les petites filles qu’elles élevaient ensemble depuis leur naissance. Sur un sujet aussi sensible que les relations familiales, s’expriment aujourd’hui des revendications inédites. Il est maintenant demandé à la loi d’instituer qu’un enfant puisse avoir deux mères ou deux pères. Il est envisagé que la vie commune entre partenaires de même sexe voie son statut reconnu dans un cadre identique à ce qu’est la fondation d’une famille par un homme et une femme.
Que des situations complexes, inédites dans l’histoire humaine, se présentent à nous aujourd’hui est un fait indéniable. Que ces situations nouvelles, dont l’émergence est souvent liée à la mise au point de nouvelles technologies en matière de procréation médicalement assistée, posent des problèmes d’éthique extrêmement sensibles et nous obligent à une réflexion où toutes les sagesses et toutes les spiritualités doivent être convoquées n’en est pas moins indéniable. Que ces configurations nouvelles soient presque immanquablement liées à des dimensions de souffrance, de manques, (stérilité, infertilité, avec son pendant: le problématique «droit» à l’enfant invoqué à chaque fois) ne nous aura pas échappé. Mais est-ce que pour autant la définition de la famille doit être modifiée? Et le droit changé? J’ai le douloureux sentiment que dans certains domaines très sensibles, le législateur tend aujourd’hui plus à constater qu’à prescrire, de même qu’il est enclin à entériner des situations de fait plutôt qu’à indiquer des situations ou des voies qui seraient souhaitables. Ainsi, le législateur viendrait plutôt accompagner un mouvement, une évolution, que dire une loi qui s’élèverait au-dessus du présent et de l’actualité, dont la perspective est à court terme.
C’est pourquoi – et en dépit des douleurs qui peuvent être en jeu – il convient de prendre un peu de recul. Il faudrait d’abord sortir d’une confusion dans l’usage des mots. Il y a comme une insidieuse évolution du vocabulaire qui recouvre une non moins insidieuse évolution des mentalités. Lorsque parents au pluriel ne signifie plus père et mère, lorsque époux ne renvoie plus à épouse, lorsque l’on se demande s’il est bien nécessaire que le père soit de sexe masculin, lorsque l’opinion s’accoutume à la notion contradictoire d’homoparentalité, ou n’entend pas le hiatus contenu dans l’expression parent biologique, on voit le résultat d’un patient travail de transformation, voire d’une manipulation du sens des mots.
Perdant l’usage des mots essentiels, notre modernité, du même coup, est oublieuse de certains points, non moins essentiels, qui fondent notre humanité. Car la vie familiale n’est pas un jeu de construction. Qui dit famille dit naissance, croissance, généalogie, parenté et donc réalités inscrites dans le corps. Contrairement à ce qu’affirme une pensée fascinée par la technique, l’humain n’est pas malléable à merci. D’aucuns affirmeront qu’un duo homosexuel aimant, tendre et responsable éduquera mieux un enfant qu’un couple hétérosexuel névrosé et pervers. Mais aimer ne consiste pas seulement à éprouver de l’affection, c’est d’abord mettre en œuvre les conditions nécessaires à la croissance d’un nouvel être, différent de soi. Or les conditions de la croissance de l’enfant impliquent des places, des fonctions, des différences. La famille n’est pas seulement une nébuleuse de relations affectives, elle est une structure. Et les deux différences primordiales autour desquelles s’articulent toujours les structures élémentaires de la parenté sont, comme l’enseignait déjà le Gaon de Vilna sur Lévitique 19, la différence des sexes et celle des générations. C’est donc bien la structure qui définit la place, et non le sentiment. Qui dit place dit structure et qui dit structure familiale dit parents de sexes différents, pour avoir devant soi l’image vivante d’une différence irréductible. Elle seule permet l’intériorisation de la différence sexuelle, ne serait-ce que pour découvrir sa personnalité d’homme ou de femme.
Quand des homosexuelles insistent sur le fait qu’elles veulent bien du sperme d’un homme mais pas de l’homme, le risque existe que l’on oublie que le sperme est émis par un homme bien précis qui a une histoire de vie, des ascendants, des rêves en lui (ce que l’on appelle Toledot dans la Torah). Le risque existe que le sperme soit déshumanisé, qu’il devienne une pure substance génétique que peut-être, un jour, on pourra synthétiser et produire en laboratoire. Dès lors et dès aujourd’hui, on peut craindre qu’accepter l’homoparentalité c’est admettre, comme la chose la plus naturelle, que des enfants soient les victimes ou les supports des fantasmes d’adultes qui veulent avant tout satisfaire leur désir d’enfant, quel qu’en soit le prix pour l’enfant lui-même.
Par Gilles Bernheim, Grand Rabbin de France
Paru dans Actualité Juive du 25 octobre 2012
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