Enseignements et études

La Tour de Babel et la naissance du totalitarisme par le Grand Rabbin de France Gilles Bernheim

« Et il arriva que toute la terre était un langage unique et des mots uniformes… » (Genèse 11, 1). Ce que la Torah souligne dans ce verset qui annonce la construction de la Tour de Babel, ce n’est pas seulement que tous les humains qui peuplent cette terre parlent la même langue. Ces gens tiennent aussi le même discours, répètent des paroles identiques. C’est moins leur unité qui est évoquée que leur uniformité. Cette affirmation s’illustre au verset 3: tous ces gens se disent l’un à l’autre la même chose en ânonnant les mêmes mots. Ce que suggère le caractère répétitif de leurs propos, littéralement : «Briquetons briques et cuisons en cuisson ». D’ailleurs, ils s’expriment à la première personne du pluriel. Leur discours n’a donc pas d’interlocuteur autre que ceux qui le prononcent. Pas de place pour un vis-à-vis : tous sont englobés dans ce « nous » à l’allure autiste.

Tel qu’ils le formulent, leur projet est étrange : cuire des briques. Ne serait-il pas plus logique d’élaborer d’abord un plan – la ville à construire – et ensuite, de penser aux matériaux à employer ? La Torah donne à entendre que ces gens confectionnent des briques avant même de savoir à quoi elles doivent servir. Elle met ainsi en évidence un travail répétitif et sans but, un travail d’esclaves qui n’ont pas à envisager la finalité de leur besogne : le maître y pense pour eux. Pourtant ici, les gens qui parlent ne sont pas des serfs. On dirait néanmoins qu’ils s’encouragent les uns les autres à ce travail, comme s’ils choisissaient eux-mêmes une vie de servitude.

Poursuivant dans un langage répétitif qui prolonge l’impression que ces gens rabâchent des mots semblables, la Torah suggère que les briques sont destinés à servir à l’édification de bâtiments : « Et la brique leur servit de pierre et le bitume de mortier » (verset 3). Quel effet de sens produit cette remarque ? Il dépend je crois de la différence sur laquelle la Torah attire l’attention entre les briques et les pierres. Alors que celles-ci sont taillées et donc souvent irrégulières, les premières, moulées, sont uniformes et s’ajustent avec une parfaite régularité. C’est ainsi qu’un bitume lisse suffit pour assembler des briques au plus près, alors qu’un mortier plus substantiel sera nécessaire pour combler les vides entre les pierres. S’il en est ainsi, les matériaux choisis ne reflètent-ils pas les bâtisseurs eux-mêmes, qui s’inscrivent dans une société sans altérité, formant un bloc uniforme à l’image d’un mur de briques?

C’est alors que la Torah rend la parole à ses personnages et fait entendre la suite de leur projet : construire une ville dotée d’une tour « dont la tête est dans les cieux ». Bâtir une ville n’a pas qu’une dimension urbanistique. Cela suppose une visée politique : un projet de société, une organisation commune. Ainsi, les gens qui, en se proposant de cuire des briques, semblent choisir d’eux-mêmes l’esclavage, ne seraient peut-être pas sans maître. Une ambiguïté de l’hébreu permet de préciser l’idée. Le mot rosh, « tête », qui, au verset 4, désigne le sommet de la tour, peut signifier aussi le « chef », un chef qui installerait son trône bien haut, près du ciel, comme le suggérait déjà André Néher.

S’il en est ainsi, le « nom » (« Que nous fassions pour nous un nom » Genèse 11, 4) dont il s’agit dans les paroles des bâtisseurs est davantage celui du roi qu’ils vont porter au pouvoir que celui du peuple. Ces gens se proposent donc de rentrer dans le rang pour former une masse uniforme d’esclaves volontaires soumis à un roi dont ils assureront la renommée et la gloire. Pourquoi un tel désir ?

A ce point, on pressent que le projet « Tour de Babel » est le totalitarisme. Il a deux moteurs. D’une part, la complicité d’un peuple avec son propre esclavage, complicité mue par la crainte de la dispersion et de la faiblesse qui résulterait de cet éclatement et de la confrontation avec l’étranger. Une crainte qui est aussi peur de la liberté. D’autre part, l’opportunisme d’un prince (Nemrod) qui met à profit le désir et les angoisses du peuple pour se faire un nom et asseoir son pouvoir. Il vient ainsi sceller du sceau de sa volonté la soif d’une union sécurisante et imposer à tous la « pensée unique » (le langage unique du verset 1) qu’ils lui demandent de garantir. L’unité se réalise sur le mode de l’uniformisation et tend à niveler les différences, à gommer les singularités des individus et des groupes et à éliminer les dissidences réelles ou potentielles. Mais ce que le récit suggère avec clarté, c’est que c’est d’une convergence d’intérêts que naît le totalitarisme : peur de la liberté et de la différence d’un côté (Genèse 11, 4), soif de pouvoir de l’autre (Genèse 10, 8-10).

Par Gilles Bernheim, Grand Rabbin de France
Paru dans Actualité Juive du 18 octobre 2012

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