Communautés

Interview du Grand Rabbin de France paru dans le Nouvel Economiste du 9 juillet 2009

“La grandeur d'une religion réside dans sa capacité à donner à penser à ceux qui ne croient pas en elle” Gilles Bernheim, Grand Rabbin de France

Comment agir et s’exprimer au nom de tous les juifs de France sur des questions spirituelles comme sur les enjeux de société. Ce matin-là, avant de revoir ses visiteurs, Gilles Bernheim interroge sa chef de cabinet, Barbara, sur une question pour laquelle il n’a pas encore de réponse : qui va succéder à Pape Diouf à la tête de l’OM ? Le Grand Rabbin de France, agrégé de philosophie et diplômé du séminaire israélite de France, entretient une passion pour le sport en général, le football et le cyclisme en particulier. Entré en fonction en janvier de cette année, celui qui définit la politique spirituelle de la communauté juive a, de fait, bien d’autres missions. Voix représentative des juifs de France, il doit réagir et adopter une position aussi bien sur des problématiques géopolitiques que sur des enjeux de société. Pour faire face à ces multiples sollicitations, Gilles Bernheim sait prendre le temps de la réflexion et s’inspirer de l’enseignement de ses maîtres talmudistes tout en demeurant pleinement impliqué dans les enjeux d’aujourd’hui et de demain comme les questions de bioéthique sur lesquels il s’est investi depuis longtemps. L’un de ses ouvrages résume d’ailleurs cette synthèse, il s’intitule : Un rabbin dans la cité. Par Franck Bouaziz et Edouard Laugier -------------------------------------------------------------------------------- Cette crise m’a appris que le trop-plein d’assurance, de convictions, endort le pouvoir de réflexion. La recherche d’objectifs immédiats dans la société civile et économique n’a pas favorisé l’esprit du doute. La remise en question est le propre de la pensée rabbinique. D’ailleurs le Talmud ne s’étudie jamais seul. Il s’étudie toujours à deux parce que nous n’avons jamais raison tout seul. Le métier de Grand Rabbin Il peut être défini de deux manières. En tant que Grand Rabbin, je suis premièrement le rabbin de tous les rabbins français. Je dirige une équipe, dessine des projets et surtout je suis à l’écoute des rabbins. Chaque Grand Rabbin veille à les aider à progresser dans des situations pratiques comme doctrinales. Mon rôle est en effet d’accompagner les rabbins dans leur quotidien. Nombre d’entre eux exercent en région. Ils n’ont pas à leur côté des rabbins avec qui ils peuvent communiquer aisément. Cette solitude peut parfois conduire à un repliement. Quand un rabbin est confronté à un problème il est important qu’il puisse communiquer avec d’autres rabbins qui ont plus d’expérience. Ils pourront ainsi confronter leur épreuve à l’aune de ce que d’autres ont vécu dans des situations parallèles. Un enfant a besoin d’écouter, un adulte a besoin de parler et de communiquer son expérience. Dans ce cadre, nous allons ouvrir cet été un site Internet, afin que le corps rabbinique puisse exprimer ses difficultés et partager les succès. Des hommes exceptionnels ont des réussites formidables. Certaines initiatives locales sont trop méconnues. Le deuxième volet du métier me conduit à être d’une part l’interlocuteur de la communauté juive auprès des pouvoirs publics, et d’autre part la voix du judaïsme devant les non-juifs. Cela signifie que la vision de la société civile de la communauté juive dépend de l’image perçue du Grand Rabbin de France. C’est une énorme responsabilité. Elle implique de s’investir dans des questions de société qui concernent non seulement les juifs, mais aussi tous les hommes. Le judaïsme est ainsi un vecteur de pensée et d’intelligence dans la cité. Être Grand Rabbin de France demande beaucoup de vigilance. Nous vivons à l’ère d’Internet. Un propos rapide, maladroit ou coupé de son contexte peut faire immédiatement le tour du monde. Ce constat a deux effets. Je dois tout d’abord être à niveau et attentif à ce qui se passe dans le monde. Ensuite, il est nécessaire d’avoir une équipe d’experts autour de soi. A chaque actualité majeure, nous devons très vite confronter nos opinions à celles des autres. En tant que Grand Rabbin de France, je veille à ne pas exprimer de sentiment personnel, mais le sentiment de la communauté. Le Grand Rabbin de France est le Grand Rabbin de tous les juifs de France. Nos points de vue doivent être suffisamment consensuels. Une mission particulière, l’accompagnement de fin de vie Parmi nombre de sujets auxquels un rabbin est confronté, l’un des premiers et des plus difficiles est l’accompagnement de fin de vie. Un rabbin, comme un prêtre, un imam, un pasteur, est celui que l’on va chercher lorsqu’une personne est très gravement malade ou lorsqu’elle est en fin de vie. Or, cela ne s’improvise pas. Je ne parle pas des cérémonies ou du rituel mais de la présence et de la conduite au côté d’une personne. La bonne volonté et les bonnes intentions ne suffisent pas. De telles situations se préparent sous l’autorité de personnes qui accompagnent les rabbins, leur soufflent des solutions, bref les aident dans ces moments particulièrement difficiles. La loi relative au droit des malades et à la fin de vie, ou loi Leonetti, est bonne (NDLR : la loi assure la qualité de fin de vie au malade en dispensant les soins palliatifs et reconnaît le devoir de respecter la dignité du mourant). Lorsqu’un fait d’actualité est surexposé dans les médias, que la souffrance émeut jusqu’aux tripes, l’état de l’opinion peut très vite changer. Cette souffrance est inacceptable et la personne qui vit cette souffrance est une victime. Faut-il pour autant déplacer le curseur de la loi ? L’enjeu majeur n’est pas là. Notre responsabilité est de promouvoir la formation des accompagnants. Je m’explique. Bien souvent les malades ont envie de mourir lorsqu’ils ne trouvent plus autour d’eux d’espérance et de désir de vivre. C’est normal. Une famille qui s’occupe jour après jour d’une personne atteinte d’une pathologie lourde ou en fin de vie peut avoir des moments de découragement et d’épuisement. Dans ces circonstances, son regard tend à confondre la maladie et le malade. La maladie est horrible, mais pas le malade. Or si le malade voit dans le regard de l’accompagnant qu’il est horrible, il n’a qu’une seule envie : mourir. Plutôt que de promouvoir l’émotion devant la souffrance d’autrui, aidons les familles qui sont à bout de force à trouver des temps de récupération. La formation des rabbins La formation passe par le Séminaire israélite de France ou école rabbinique. Le cursus dure de un à cinq ans, en fonction du niveau des élèves-rabbins. Le diplôme de rabbin est délivré après passage d’un certain nombre d’examens de sortie. L’établissement a la très grande chance d’avoir à sa tête un homme extrêmement savant (NDLR : Le Grand Rabbin Michel Gugenheim). Sa réputation est mondiale. Des améliorations peuvent toutefois être apportées dans la formation des rabbins notamment dans l’ouverture de l’école au monde. Les élèves seront amenés, dans leurs fonctions futures, à rencontrer des représentants de la société civile. Il faut que par des échanges, des stages, ils puissent les connaître. Entre les livres et les réalités du monde, il y a souvent un énorme décalage. Une parole est vraie, mais pour qu’elle soit juste, il faut qu’elle soit exprimée à la juste mesure de la capacité d’entendement de l’interlocuteur. Sinon une vérité peut être destructrice. Une école rabbinique doit être ouverte comme une école d’ingénieurs ou de commerce. Pendant leur scolarité les élèves fréquentent le monde de l’entreprise, y travaillent à des postes divers. Un élève-rabbin doit pouvoir vivre des expériences similaires. C’est important car plus tard ils seront confrontés à des problématiques économiques, sociales ou politiques. Les futurs rabbins doivent donc apprendre à connaître ces univers. Demain ils auront affaire à des chefs d’entreprise, des préfets ou des maires, parfois même des ministres. Etre juif Pour être défini comme juif, il est nécessaire d’avoir une mère juive, ceci est une règle fondamentale, incontournable. Mais elle ne suffit pas à donner un contenu à l’identité juive. Pour ce faire, il faut qu’il y ait une parole qui vienne du père comme de la mère. Une transmission qui est une appartenance à la communauté. Un juif doit éprouver le souci du même destin, une volonté de s’inscrire dans une même histoire, d’échanger des mémoires pour construire une histoire ensemble. La grandeur d’une religion ne réside pas dans son pouvoir de conviction, mais dans sa capacité à donner à penser à ceux qui ne croient pas en elle. Il y a des domaines sur lesquels je dois donner la position de la loi juive sur des questions propres à la communauté juive ou sur des problèmes de société. Ces positions peuvent déplaire à ceux qui ne pratiquent pas ou à ceux qui ne croient pas. Sauf que dans l’expression d’une pensée ou d’une opinion, il faut savoir le dire de façon à ce que même si l’autre n’est pas d’accord, il ait le sentiment d’être concerné par le problème posé. Une opinion rabbinique concerne tout un chacun : juif ou non, croyant ou non, pratiquant ou non. Même s’il y a désaccord, un échange argumenté peut s’établir. C’est ce que j’appelle donner à penser. Ses grands chantiers Parmi les grands chantiers auxquels je suis attaché, il y a les questions de bioéthique dont je me préoccupe depuis longtemps avec le professeur Marc Zerbib. A l’occasion du projet de loi sur ce sujet, l’aumônerie des armées, sous l’égide du Grand Rabbin Haïm Korsia, a organisé des études sur les grands thèmes d’éthique médicale. Ce travail doit se faire avec les cadres de la communauté juive. L’éthique médicale n’est pas qu’un sujet de conférences ou de colloques. Cette discipline intéresse les rabbins comme les laïcs. La science va beaucoup plus vite que le droit, la philosophie et même l’étude rabbinique. Dans les sciences de l’homme ou du vivant, il faut continuellement anticiper et ne pas simplement être réactif lorsqu’on est sollicité pour donner son avis. Mon second grand chantier porte sur l’enseignement du judaïsme aux femmes. C’est un sujet très important à mes yeux. Elles sont aujourd’hui polytechniciennes, avocates, enseignantes, médecins. Ce sont des professions dans lesquelles elles investissent énormément. Elles ont parfois un niveau supérieur aux hommes. Les femmes doivent pouvoir trouver dans la tradition rabbinique une nourriture intellectuelle et spirituelle à hauteur de leur attente. Cette instruction leur permettant de trouver les justes réponses dans les situations complexes auxquelles elles sont confrontées dans la société civile. Le travail de mémoire Il importe que tout citoyen français ait à la fois le désir, les capacités et les moyens d’opérer un travail de mémoire. Certaines femmes et hommes ne peuvent pas ou ne veulent pas effectuer ce travail de mémoire. Peut-être considèrent-ils que tout leur est dû parce qu’ils ont été victimes. L’idée de victimisation est une notion très à fleur de peau dans la société française. Nous avons traversé au XXe siècle plusieurs ruptures de transmission. La communication entre les générations n’est pas facile. Entre 1914 et 1918, des millions de personnes sont mortes sans savoir pourquoi. Puis il y a eu la Shoah avec la souffrance et la difficulté à transmettre cette mémoire. Ensuite, le bolchévisme et le communisme, qui s’est effondré à la fin du siècle. Les diasporas sont de plus en plus nombreuses. Les deux premières générations se consacrent surtout à leur réussite professionnelle et pas forcément à la transmission des valeurs, de la mémoire et de la culture d’origine. La première génération se crée un métier. La deuxième fait des études. Désormais la troisième génération se pose des questions sur la transmission de l’identité. Le dialogue interreligieux La communauté juive de France entretient d’excellentes relations avec l’Église de France. Elles se caractérisent notamment par des liens d’amitié entre rabbins, prêtres, évêques et cardinaux. Le livre que nous avons coécrit avec le cardinal Barbarin en est un témoignage. Malheureusement, au sein des communautés chrétiennes nombre de gens ignorent tout du judaïsme. Ils vivent encore dans l’ère du mépris. Ils sont peu ou pas encore entrés dans l’ère de la reconnaissance et encore moins dans celle de l’estime. L’affaire Williamson est une affaire interne à l’Église et qui appelle un règlement de la situation par l’Église. Des évêques français ont dit : on ne peut pas être un bon chrétien lorsque l’on est négationniste. D’aucuns en sont même arrivés à se demander si on pouvait être véritablement chrétien en étant négationniste. Des propos aussi tranchés et aussi lucides aident à trouver les bonnes options. Elles permettent de classer à sa juste place chacun dans sa fidélité à l’Église et à Vatican II. Les relations avec le protestantisme sont bonnes, mais parfois difficiles lorsqu’il s’agit d’Israël. Nous mettons et nous mettrons tout en œuvre pour élargir nos échanges et les approfondir. Nous avons, avec la Mosquée de Paris, des relations d’amitié, d’estime, de respect. La situation est plus difficile avec des courants musulmans qui adoptent des positions extrêmement dures à l’égard d’Israël. Parfois même de non-reconnaissance de l’État d’Israël. Certains d’entre eux en arrivent à identifier totalement le sionisme et le judaïsme et faire de l’antisionisme un antijudaïsme. Pour autant, les relations judéo-chrétiennes ont commencé par l’étude en commun. Nous devrons sans doute partager des temps d’étude avec les musulmans également. Il y a cependant une difficulté supplémentaire. Avec les chrétiens nous avons le même livre, ce qui n’est pas le cas avec les musulmans. L’objet étant différent, cela devient difficile. C’est d’autant plus dommageable que l’islam est beaucoup plus proche dans son mode de vie du judaïsme que ne l’est le christianisme. Antisionisme et antisémitisme Je suis inquiet. Regardez la liste antisioniste de Dieudonné. J’ai été profondément bouleversé par ses affiches à l’occasion de la campagne pour les élections européennes. C’est la première fois depuis la guerre qu’il y avait des affiches ouvertement antisémites dans les rues de Paris. Interdire ou laisser faire ? Je ne saurais me mettre à la place des pouvoirs publics. Interdire conduit à lui donner la possibilité de se positionner comme victime. Pour ma part, il me semblait opportun d’en parler le moins possible. Ceci étant, l’inquiétude est source de réflexion et oblige à penser l’avenir. Autrefois, l’antisémite était celui qui voulait vivre uniquement avec des personnes qui lui ressemblaient. L’antisémite accusait le juif d’être un migrant, un métis, un cosmopolite, un homme sans lieu s’inscrivant dans plusieurs cultures et appartenant à plusieurs histoires. Aujourd’hui, c’est l’inverse. A l’ère de l’Europe, de la circulation des cultures, des biens, des métissages et des rencontres, les antisémites accusent les juifs de vivre entre eux et de se marier de manière endogamique. Ils accusent Israël de construire un mur qui les sépare des Palestiniens et de vouloir vivre dans des frontières sûres et reconnues. Comme si Israël trahissait sa propre identité ! Le Proche-Orient Face à la situation au Proche-Orient, je ne m’interdis pas de penser, ni de faire des propositions. Je ne m’interdis pas non plus de critiquer. Je ne le fais pas à voix haute. Pas tellement parce que je suis Grand Rabbin de France — avant même de l’être je ne me le permettais pas —, mais parce que je sais combien ces propos peuvent être utilisés pour légitimer les thèses de ceux qui ont la volonté délibérée de critiquer Israël pour proposer autre chose que ce qu’est l’État d’Israël aujourd’hui. Barak Obama à propos de l’islam Ses déclarations sont assez nouvelles et assez difficiles à entendre pour Israël. La capacité d’un peuple à dialoguer avec un autre dépend de sa capacité à éduquer ses propres enfants dans l’esprit du dialogue. Il y aura un jour deux États, un État palestinien et un État israélien qui vivront côte à côte. Mais cela ne sera possible que lorsque l’État palestinien éduquera ses enfants dans le respect de l’Israélien et du Juif. -------------------------------------------------------------------------------- Chiffres clés Le Grand Rabbin de France est élu pour un mandat de 7 ans renouvelable. Le consistoire central représente les 300 communautés juives réparties dans l’Hexagone et les DOM. Le corps rabbinique français compte 200 titulaires. Le budget annuel du consistoire central, auquel est rattaché le grand rabbinat, est de 1,3 million d’euros. -------------------------------------------------------------------------------- Bio express Le rabbin des rabbins Gilles Bernheim est né en 1952 à Aix-les-Bains. Il intègre en 1971 le séminaire israélite de France qui forme les rabbins et prépare en parallèle une agrégation de philosophie à la Sorbonne. Nommé rabbin auprès du Consistoire de Paris en 1978, il débute comme aumônier des étudiants avant de devenir en 1986 rabbin des étudiants et des universitaires. Il crée en 1996 le département “Torah et société” au sein du Consistoire de Paris pour répondre aux sollicitations des institutions sur les questions de société et de bioéthique. Gilles Bernheim est nommé rabbin de la grande synagogue de la Victoire à Paris, avant d’être élevé au rang de Grand Rabbin en 1999. Il est entré en fonction comme Grand Rabbin de France le 1er janvier 2009. Marié et père de quatre enfants, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont : Le Souci des autres, un fondement de la loi juive ou Des mots sur l’innommable... Réflexions sur la Shoah. F.B. -------------------------------------------------------------------------------- Le nouvel Economiste du 9 juillet 2009 - N°1484 – © Nouvel Economiste 2009